Nazis !

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Pépite éblouissante du cinéma édifiant, ce film canado-franco-danois, réalisé par une jeune réalisatrice franco-suisse, nous raconte l’histoire de Calisto, un enfant atteint du syndrome de Klüver-Bucy. La mère de Calisto, débile légère, est une serial-killeure homosexuelle qui mange les pieds de ses victimes après qu’elle les ait découpés et cuisinés au vin blanc. Calisto est né avec un seul pied. Tout au long du film, on se demande si cette anomalie différence est liée à l’étrange manie maternelle. Le film, jamais explicatif, tout en finesse et suggestions, ne confirme cependant jamais cette hypothèse. Elle ne l’infirme la dément pas non plus. Elle la laisse en suspens.

Un jour, la police nazie fait une descente à l’improviste dans leur mansarde, sans prévenir, sur dénonciation d’un voisin rance, putride et moisi. Les policiers découvrent très vite le pot aux roses dans le frigidaire : quatre grands Tupperware où marinent des pieds humains. L’allusion à Marine Le Pen est très claire. Mais là encore, le film ne s’appesantit pas. Il passe, tout en légèreté. La mère de Calisto se fait donc arrêter et la justice bourgeoise, infiltrée par les nazis, condamne la pauvre femme à la réclusion perpétuelle, et ce malgré l’intervention de Jacques Vergès, réincarné pour l’occasion.

Calisto est placé dans un centre aéré pour jeunes en grande difficulté. Il a douze ans. L’équipe psychopédagogique du centre est constituée de monitrices et de moniteurs (ainsi que de monit’s – c’est ainsi qu’il convient de désigner aujourd’hui les monitrices/ moniteurs transgenres), tous issus de la diversité. Tous sont d’ex-héroïnomanes longue durée. De temps à autre, ils traversent la Méditerranée à la nage. Ils sont alors arraisonnés par les navires de la police italienne au large de Lampedusa et la police maritime italienne fait preuve envers eux de méthodes nauséabondes qui rappellent les heures les plus sombres de notre histoire. La métaphore avec les nazis, assumée, saute aux yeux. C’est un film qui dénonce sec.

Un des moniteurs du centre, Jean-Farid, s’attache au jeune enfant. Il l’emmène faire des promenades à moto dans la banlieue sur des musiques de Maurice Jarre. Un jour, lors d’une de ces balades, une bande de jeunes à capuche les arrête dans un quartier glauque. Les jeunes demandent à Jean-Farid une cigarette électronique. Ils ont envie de vapoter pour se détendre. Ils sont en train de répéter une pièce de Racine (« Phèdre ») qu’ils comptent jouer dans un hall d’immeuble. Pour le moment, le hall de l’immeuble est occupé par une bande rivale donnant « Les trois sœurs » de Tchékhov. Jean-Farid ne fume que des joints. Il tend aux jeunes son étui à cigares duquel dépassent trois gros joints. Les jeunes gens se vexent, ils le prennent mal. Pour qui ce mec les prend-il ? Des drogués ?

Les jeunes se mettent à invectiver Jean-Farid et Calisto. Ils le font alors bien sûr en céfran, ou en caillera, comme on voudra – ce que je trouve toujours très cool dans les films français. J’adore les séquences où, dans les films français, les acteurs se mettent à aboyer « Zyva tu m’vénères grave sale chacal viens pas foutre le dawa par ici bâtard baisse les yeux ou j’te bouyave ta gueule vas-y j’te nique ta reum putain de ta race bouffon attention je suis chaud là tu nous prends la tête wesh wesh on va t’exploser la cheutron enculé de ta race vas-y viens voir par où je vais te le foutrave ton cheuti. » Ce sont des moments jubilatoires mais surtout essentiels à l’édification des masses. Elles donnent dignité et respect à la jeunesse des banlieues. Le céfran est à n’en pas douter le creuset linguistique du bon français de demain, n’en déplaise à ces messieurs les déclinistes. Il n’y a que des nazis pour prétendre le contraire. La banlieue est créative, vivante, pleine d’humour. Dans « Nazis! » Thérébenthine Caran d’Ache filme ainsi de nombreuses et de longues séquences d’invectives, très réussies, très réalistes, où une grande place est laissée à l’improvisation – cela se sent. L’invective est la meilleure occurrence du céfran. C’est là qu’il se déploie le mieux. Les acteurs (tous des non-professionnels) surjouent, ils cherchent leurs mots en s’observant l’un l’autre et en se demandant comment surenchérir – mais c’est cela que je trouve très frais, très neuf et très moderne dans le nouveau cinéma antinazi.

Jean-Farid réussit à s’enfuir mais Calisto tombe de la moto. Quand Jean-Farid s’en rend compte, il est trop tard. Les jeunes ont déjà ramassé l’enfant (qui n’a qu’un pied, rappelons-le) et l’ont emporté dans le dédale des HLM. Avec respect et générosité, les jeunes le recueillent et le mettent à l’abri dans une cave, à côté d’une chaudière. Calisto lape les écuelles de lait que les jeunes viennent lui déposer deux fois par semaine. Un jour, les jeunes lui apportent aussi une baguette sept céréales, une baguette à l’ancienne. Au lieu de la manger, Calisto s’en fait une prothèse de pied. Il parvient à s’enfuir avant même que les jeunes, confits de respect, se soient aperçus qu’il était Juif.

Clopin-clopant, Calisto se met à courir comme il peut dans les rues sombres de ce quartier difficile. Il court, il court, il court longtemps sous la pluie. C’est très beau. Une voix intérieure (God’s Voice) lui commande alors de retrouver sa sœur. Dans un flashback (à moins que ce ne soit un flash forward ?) il voit sa sœur s’écrouler sous les coups de la police lors d’une manifestation contre une circulaire préfectorale scélérate visant à interdire la réintroduction des ours dans les Pyrénées. La voix intérieure lui commande d’aller déposer l’urne funéraire contenant les cendres de sa sœur au sommet de l’Annapurna. C’est le vœu de la défunte. « Putain, c’est loin l’Annapurna ! » murmure Calisto.

Epuisé par sa course et toutes ces visions qui l’assaillent, Calisto s’engouffre dans un night shop. Sa prothèse en pain ne tient plus très bien, il faut qu’il la raccroche à ses fixe-chaussettes. Dans le petit magasin tenu par un Pakistanais, il rencontre Max, un zombie qui est occupé à dévorer le Paki. Je trouve l’idée du zombie, encore une fois, extraordinaire. Quelle audace ! Quelle puissante métaphore, à nouveau ! Calisto et Max le zombie, deux éclopés du rêve américain, deviennent des amis. A deux, ils seront plus forts pour lutter contre les nazis.

Thérébenthine Caran d’Ache n’arrive pas à terminer son film. C’est le (léger) reproche qu’on pourrait lui adresser. Il n’empêche que « Nazis ! » est un film d’une puissance rare. La réalisatrice fera parler d’elle, c’est une évidence. Attention : grand talent !

Loïc Petitjean