5. Sado

Sado

Sado, c’est le Japon d’il y a cinquante ans. Le Japon où , dans un coin, se cache peut-être encore Kurosawa qui, profitant de l’éclairage public maigrichon, écrit Dersou Ouzala le retour. Cette île est oubliée des circuits touristiques, c’est son charme. J’ai appris par Matano, l’un de nos chauffeurs japonais que Sado fut pendant quelques années l’un des lieux privilégiés des grandes raves techno, ces réjouissances hoche-tête et lève-bras que prisait tant Jack Lang et qui ont fini par engendrer des “événements” tels que Tomorrowland en Belgique. Par bonheur, les raves n’ont laissé ici aucune trace.

Les kakis

Aujourd’hui, il fait beau. C’est dimanche : il fait beau. La plupart des membres de l’équipe vont se balader, sauf quelques damnés comme moi qui partons faire des repérages.

Nous cherchons surtout un grand arbre à kaki. En français on dit “plaqueminier”. C’est assez éloigné de “kaki”, “plaqueminier”, comme mot. Mais là n’est pas pour nous le plus grand défaut de cet arbre. Sur l’île de Sado, la plupart des plaqueminiers sont taillés bas. Le kaki est la grande spécialité de Sado et les cueilleurs de kakis prèfèrent les cueillir sur des branches basses. Ils taillent donc les arbres en conséquence. Cette facilité-là n’est pas dans le scénario. Dans l’histoire, Amélie saute au pied d’un plaqueminier pour tenter d’attraper un kaki sur la branche.

Après avoir parcouru l’île en tout sens, nous avons fini par en trouver un. Un grand plaqueminier. C’est Elly qui l’a remarqué in extremis. Tout à coup, vers la fin de la journée, alors que nous repassons pour la dixième fois par la même route, elle murmure : “Tiens, ç’en est pas un, là ?” Ç’en était un. Idéalement placé. Juste à côté des lieux où nous allions tourner le lendemain. Une chance de pendu. A telle enseigne qu’Elly s’est immédiatement souciée d’y pendre des kakis mûrs.

Ceci demande un mot d’explication. Le plaqueminier perd ses feuilles en hiver (comme tout le monde). Sauf que lui, ses fruits ne mûrissent qu’après la chute des feuilles. On les cueille à la fin de l’hiver. Durant les quelques semaines de la maturation des kakis, le plaqueminer est donc un arbre noir et décharné aux branches desquelles pendent des boules orangées, un peu comme des boules de Noël. C’est très joli. Le hic, c’est que nous abordions le printemps. Les plaqueminiers étaient encore décharnés mais ne portaient plus un seul fruit. Rien, zéro. Ils étaient sans feuilles mais aussi sans fruits. Nous avions pris bien sûr pris nos renseignements au préalable, nous savions que nous allions rencontrer le problème. Nous avons donc fait venir des kakis depuis Tokyo, par avion. Cela même ne fut pas aisé, vu qu’il n’y avait plus non plus de kaki à Tokyo. Le marchand de Tokyo dut, paraît-il, les importer. Je n’ai jamais su d’où venaient ceux qui figurent dans le film. Dieu sait s’ils ne venaient pas de Chine ou de Californie. (On me souffle à l’instant que le kaki est aussi appelé figue-caque. Je regrette un peu de le savoir. Je n’aurais pas dû vous le dire. Pour ma part je tenterai de l’oublier mais c’est hélas le genre de choses qu’on oublie pas.)

Juchée sur une échelle, Elly s’est chargée de lier avec du fil de fer une cinquantaine de kakis (かき) aux branches du plaqueminier. Nous avons tourné la scène alors qu’elle venait à peine de terminer son accrochage.

Les kakis d'Elly

Les kakis d’Elly

Un vieux film de samuraï

Le soir même, la nuit est tombée sur cette lointaine banlieue de Ryotsu, le port principal de l’île. Même au Japon, les nuits tombent. C’est une fatalité. Nous sommes sortis nous promener. La petite ville avait retrouvé son obscurité. Nous marchions côte à côte comme des cow-boys silencieux. Seuls étaient sonores le bruit de nos pas, de nos souffles mêlés à ceux de la mer toute proche et les aboiements de quelques chiens lointains. Nous étions plongés dans la séquence d’ouverture d’un vieux film de samuraï.

Soudain, nous aperçûmes une lueur, là-bas, au bout de la rue. Un restaurant. Un restaurant de sashimis. Nous l’avons littéralement envahi. On a fait du bruit. On s’y est assis en tailleur, il n’y avait pas de table à l’occidentale. On a commandé. La bonne humeur venait. Et, tout à coup, on y était : chaleur, émotion, bonheur nippons. Sumimasen. Arigato. Sake nomitai kudasai. Oïshii desu. Les sashimis, la Sapporo et le saké de ce restaurant perdu dans la nuit de Sado nous ont fait oublier la fatigue, la longueur et l’inconfort du voyage, les brochettes de sandwiches mous, l’absence cruelle de frites.

Ces sashimis du bout du monde ont tout racheté. Parfois, j’y repense encore. Certains ont goûté là-bas pour la première fois le sushi aux oursins, le prince des sushis. Certains en ont même oublié leur folle quête de Wi-Fi.

 

(…)

Extraits d’“Otsukaresama deshita! Chroniques du tournage japonais de Tokyo Fiancée” 

Disponible sur le shop ainsi que sur le site des Editions Lamiroy !