2. Echigo

Moonson

Notre premier décor est situé à Echigo, dans la préfecture de Gunma. La région (le Tsunan) est célèbre pour son enneigement tardif. Celui-ci est dû, paraît-il, à un vent froid venu de Sibérie, le Moonson. Malgré ce coup de pouce sibérien, la météo prévoit un dégel imminent. On le sent. A Tokyo et sur la route qui nous mène vers le Tsunan, le printemps se répand partout, sans la moindre gêne. Un printemps pluvieux, il est vrai, mais un printemps quand même. Je suis de plus en plus inquiet. Jusqu’au moment où, par la fenêtre de la voiture, le paysage change. La plaine devient montagne et d’un seul coup tout devient blanc. La neige est encore là, elle nous a attendu. Cette neige dont nous avons tant besoin pour le décor. C’est une belle surprise, un grand soulagement. N’empêche, il faut faire vite. La neige fait un gros effort mais elle ne tiendra plus très longtemps.

Echigo. Brave neige.

Hôtel froid

Nous logeons au pied d’une montagne, dans un hôtel constitué d’un grand bâtiment de bois clair et de quelques bungalows éparpillés sur un long parking. N’étaient-ce les chambres à tatamis, on pourrait se croire en Suisse, ou dans un pays de l’Est. En Sibérie, peut-être? Il me faut un moment avant de me rendre compte que je suis déjà passé ici, lors d’un précédent voyage avec Jack (le producteur). Nous y avions déjeuné. Je savais bien sûr que nous revenions dans la même région mais j’ignorais que ce serait précisément dans cet hôtel. Le hasard, tout de même. D’autant que, venu de Bruxelles, Jack nous rejoindra ici même.

A Echigo, il fait un froid de canard. Rien à voir avec les 20° de Tokyo. L’entrée de l’hôtel donne sur une pièce gigantesque où l’on vend des souvenirs, des petites peluches et des produits locaux. Elle est chauffée par un seul minuscule poêle à pétrole. Il n’y a aucun autre client à part nous. Il n’y a même pas de préposé à l’accueil. Il fait trop froid.

Le lendemain, la température s’adoucit un peu tandis que nous effectuons des repérages aux alentours. Nous avions choisi sur photos la cabane où Amélie se réfugie quand elle se perd dans la tempête. Nous découvrons qu’il s’agit en réalité d’une simple tente en grosse toile brune qui sert de remise à bois. Impraticable. Grosse déception.

Sur le chemin du retour vers l’hôtel, dans la vallée, j’aperçois depuis la voiture une sorte de temple minuscule accrochée à un promontoire arboré surplombant la rivière. De loin, cela ressemble à un décor miniature en céramique pour bonzaï.

“Et là?”

La camionnette s’immobilise, tout le monde regarde.

“Ah ben oui, là. Pourquoi pas là?”

Nous allons voir de plus près. C’est à cent mètres mais il n’y a aucun chemin apparent pour y parvenir. Tout est sous un mètre de neige. Nous nous enfonçons dedans à chaque pas, boitant comme des zombies de l’Antarctique. Un quart d’heure pour faire cent mètres. Les pieds sont trempés mais nous ne regrettons la balade. Le lieu est mieux encore que tout ce que j’aurais pu imaginer. La porte n’est pas fermée à clé et l’intérieur est aussi bien que l’extérieur. On tournera ici.

echigo1

 Ils sont tous là! Premier plan.

Au retour à l’hôtel, surprise : ils sont là. Même avec les pieds gelés et mouillés ça fait du bien de les voir. Toute l’équipe : Pauline, Fabienne, Taichi, Hichame, Ben, Claire, Laurie, Elly, Catherine, Jean-Sebastien, Jean-Phi…. Ils viennent d’arriver. Ils se dégourdissent lentement les jambes sur le parking, hagards de fatigue, après douze heures d’avion et six heures de camionnette. On croit que c’est facile, le cinéma.

Le lendemain, nous obtenons la permission de tourner dans le petit temple-cabane visité la veille. Laurie y installe un kotatsu en céramique, une sorte de vasque où l’on fait brûler du charbon de bois. Elle n’aura eu qu’à allumer quelques bougies et donner au reste sa magical touch. Les matières, les couleurs, les détails, tout est parfait. Ce temple est le premier grand cadeau du tournage, le premier d’une longue série.

Nous mettons enfin en place notre premier plan. Il est, je trouve, hautement symbolique : Amélie franchit un pont suspendu. On fait quelques prises. La troisième est la bonne. Ça y est. Nous y sommes. Nous sommes passés de l’autre côté. On tourne et ça ne s’arrêtera plus, jusqu’à la fin, deux mois plus tard. Bienvenue dans cet état particulier du corps et des nerfs, dans l’instinct à vif, dans l’électricité du tournage.

(…)

Extraits d’“Otsukaresama deshita! Chroniques du tournage japonais de Tokyo Fiancée” 

Disponible sur le shop ainsi que sur le site des Editions Lamiroy !