Au jour le jour. Pas tous les jours.

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« Je ne dirai pas toute la vérité mais je ne dirai que des choses vraies. »
( François Truffaut)

« De toute façon… »
(Anonyme, Les aphorismes d’Affligem, 1990)

 

13 novembre 2014. Avant-première de Tokyo Fiancée à Villefranche-sur Saône.- Il existe une liaison TGV directe Bruxelles-Lyon, je l’ignorais. Le voyage prend moins de quatre heures. Dans le train, j’ai pensé que j’aimerais retourner plus tard à Lyon. J’avais envie de découvrir cette ville que je ne connais pas. Puis j’ai pensé que je ne le ferai sans doute jamais à moins d’une occasion, une autre occasion, comme celle de présenter un autre film, par exemple. Il n’y a guère que les occasions qui, pour moi, font encore le larron. Pas d’occasion, pas de larron, pas de Lyon. En réalité, je ne vais pas aujourd’hui exactement à Lyon. Je vais à Villefranche, aux Rencontres du cinéma francophone en Beaujolais.

J’ai rendez-vous à Lyon-Part-Dieu avec Romain Brosolo, que je n’ai jamais vu. Romain travaille pour Eurozoom, le distributeur français (modeste) de Tokyo Fiancée. Romain m’a dit qu’il serait dans le hall de la gare, « devant le coin Fnac ». Nous nous reconnaissons tout de suite, ce qui ne laisse jamais de m’étonner. Sans doute a-t-il vu l’une ou l’autre photo de moi dans le dossier de presse. Mais enfin lors de ce genre de rendez-vous il est rare que les protagonistes hésitent avant de s’aborder. Romain s’avance tout de suite vers moi et me salue comme si nous nous connaissions de longue date. C’est un jeune homme balèze, noiraud, très chevelu et très barbu, en parka ouverte sur une chemise à carreaux, elle-même ouverte sur un T-shirt blanc. Il est là avec Claude, une bénévole des Rencontres. Claude nous emmène dans sa petite Citroën jusqu’à Villefranche, à 35 kilomètres de Lyon. « Avec le trafic, nous en avons pour une heure de route, prévient-elle. »

Assis seul à l’arrière, sur la barre au milieu de la banquette, je me penche pour parler avec mes nouveaux compagnons. Bavarder de but en blanc avec des inconnus ne m’est jamais aisé, surtout depuis l’arrière d’une voiture où je dois m’accrocher aux sièges avant pour ne pas retomber en arrière. Comme ces deux-là sont là pour mon film, je me sens obligé de parler, d’agrémenter le moment que nous passons ensemble, comme un auto-stoppeur éprouve le besoin de faire la conversation à l’automobiliste qui l’a embarqué. (Du moins était-ce ainsi autrefois.)

Claude est plutôt distraite au volant. En passant devant la Brasserie de l’Est, nous avons été à deux doigts d’emboutir une voiture. Claude nous montrait le restaurant de Paul Bocuse. Petite, vive, Claude est une retraitée de l’enseignement. Bénévole, elle adore se rendre utile pour le festival de Villefranche. Cela l’occupe, nous dit-elle, et puis elle adore le cinéma.

Romain m’apprend qu’il est d’origine italienne. Il aurait plutôt une tête de Zeus, à l’antique. Il connait Vincent Lannoo car Eurozoom a distribué Au nom du fils . Nous parlons donc de Vincent, notre point commun. Quand il accompagnait les projections du film, Romain me raconte qu’il était prêt à en découdre avec les intégristes catholiques, au cas où ceux-ci se seraient manifestés. « Mais y’a rien eu, m’avoue-t-il, un peu déçu. » Il parle aussi des tatouages qu’il a sur les bras. Il n’est tatoué que sur les bras. Il peut ainsi dissimuler ses tattoo’s sous les manches de ses chemises. C’est plus pratique, me dit-il.

Claude nous parle du multiplex qui devrait être construit à Villefranche. Il représente bien sûr une menace pour les petites salles comme Les 400 coups et le Rex où sera projeté tout à l’heure Tokyo Fiancée. L’attaque des promoteurs du multiplex a été repoussée une première fois, il y a quelques années. On ne sait si la ville résistera à la prochaine tentative qui se prépare. A la manière dont Claude nous en parle, on sent qu’il y a peu d’espoir. « Hélas, le multiplex c’est l’avenir, nous dit-elle tristement. »

Villefranche-sur-Saône est la capitale du Beaujolais et, par extension, celle du vin de beaujolais. Ses habitants sont les Caladois. Elle est une ancienne ville de garnison, centrée sur une seule rue centrale, à sens unique, la rue Nationale. Quand nous arrivons, je fais la connaissance de Bérangère, une jeune femme charmante qui nous attendait devant l’hôtel Kyriad. Je monte m’installer dans ma chambre, la 202, froide et minuscule. Le wifi y est d’une lenteur extrême, comme s’il était congelé. Au mur est affiché une publicité pour la chaîne Kyriad : « Moins de conformisme, plus de confort ». Difficile de saisir en quoi l’hôtel est anticonformiste. Je n’ai pas saisi non plus en quoi il était « plus confortable », sinon qu’il y a dans la salle de bain un miroir grossissant grâce auquel j’ai pu rectifier la coupe anarchique de ma barbe. Ce matin, j’y avais été à trop gros traits, je ne voyais rien, une ampoule avait grillé dans la salle de bain. Je redescends ensuite dans le hall où Romain m’attend déjà. Pour nous réchauffer, nous allons prendre un thé avec Bérangère à La Brasserie du Théâtre, juste en face, sur la Place des Arts.

Villefranche est une ville plutôt laide, il faut bien l’avouer. Tout semble refait, « modernisé », et tout semble déjà décati. Nous marchons jusqu’au Rex, un vieux cinéma où l’on projette mon film pour les scolaires. Le Rex n’a jamais été modernisé. Il n’a pas eu besoin de ça pour être laid. « C’était à l’origine un cinéma paroissial, me dit Bérangère. Il sera bientôt détruit avec tout le bloc de maisons qui l’entoure. Il y a peu de chance que l’on reconstruise jamais ici un cinéma. » A l’entrée du Rex, elle me présente à un homme dont je ne connaîtrai jamais le nom. Elle me le présente par un prénom que j’oublie très vite. A ce propos, je note une nouvelle et curieuse manie française. On ne présente plus jamais les gens par leur nom, uniquement par leur prénom. Sans doute est-ce plus sympa. C’est hélas plus difficile à retenir (Jacques ? Jean ? Patrice ? Christophe ? Bernard ? Jean-Jacques ?), en tout cas ce l’est pour moi, surtout dans les périodes où je rencontre beaucoup de monde. Il me semble que c’est une manière américaine. Dans les restaurants et les magasins de New-York, les garçons ou les vendeurs vous abordent toujours par des « Hi ! I am John ! How can I help you today ? » Ils portent en général leur nom imprimé sur un badge clipsé sur la pochette de leur veston. Peut-être porterons-nous bientôt le nôtre, gravé sur une petit cloche d’alpage, pendue autour du cou. Ça serait trop sympa.

Appelons donc monsieur X l’homme du Rex. Monsieur X fait partie du comité festivalier. C’est lui qui se chargera de lancer la conversation avec les jeunes, tout à l’heure. « Ils sont parfois lents à la détente, ne vous alarmez pas, me prévient-il. » Il me résume à nouveau l’histoire du Rex. Salle paroissiale. Démolition prévue. Doute sur la reconstruction d’une salle de cinéma. La menace du multiplex qui se précise. Pour dire quelque chose, je lance : « Rex ! Ce serait difficile de garder un nom pareil en Belgique. » Monsieur X ne comprend pas l’allusion. Je tente de lui expliquer ce que ce nom évoque pour les Belges mais il ne réagit pas et j’abandonne assez vite. Je m’étais cependant efforcé de donner de la voix à ma sortie. J’y avais même mis un aplomb rigolard que je pensais très français. D’emblée, je sens que monsieur X est quelqu’un qui parle mais qui n’écoute pas. Sans qu’il le dise vraiment, je comprends qu’il n’a pas aimé mon film. En revanche, il a passé quelques jours au Japon, il y a des années. Je sens qu’il aimerait me raconter cela de long en large. Du côté des autres films de la sélection, il me parle des Combattants avec beaucoup d’enthousiasme – et je sais donc que Les combattants auront ici un prix. A juste titre, je m’empresse de le dire. Les combattants est un très bon film.

Nous arrivons alors que la projection se termine. La salle est bondée. Il y a beaucoup de questions. J’ai le sentiment que cela se passe bien, mais sait-on jamais. Les professeurs posent de bonnes questions, font des commentaires intéressants. Ils connaissent le cinéma. Une dame me parle de l’horizontalité du film à son début et qui peu à peu passe à la verticalité, à l’envol. Un monsieur me parle de Chris Marker. La dame reprend la parole et s’émerveille du voyage qu’elle vient de faire grâce au film. Brusquement, la moitié de la salle se vide. « Ils doivent prendre leur autocar, me dit monsieur X. » Nous attendons donc que ces jeunes-là soient partis – certains le font avec regret, m’a-t-il semblé. J’entends même des « Oooh, non ! » – qui me font plaisir, c’est idiot. Ceux qui restent, une moitié de salle, prolongent longtemps la conversation. Ce premier contact avec le public français me ravit.

Nous sortons. J’ai deux heures à tuer avant le dîner et la projection du soir. Veux-je aller à la Médiathèque écouter une rencontre avec Delphine Coulin ? Non, je vais plutôt rentrer à l’hôtel. D’ailleurs une journaliste m’y attend qui m’a demandé une interview pour une radio locale. Revenu au Kyriad, je m’installe donc avec la journaliste dans une salle de réunion du rez-de-chaussée, une pièce sinistre, anti-conformiste à donf’. La journaliste a beaucoup d’ennuis avec son enregistreur. Il faut qu’elle change plusieurs fois de piles. Elle est un peu âgée, on sent qu’elle n’est pas à l’aise avec la technique. Elle me pose enfin quelques questions très générales. Je ne crois pas qu’elle ait vu le film, j’en suis même sûr. Puis je remonte à la chambre 202 et m’écroule sur le lit. Ereinté, je m’endors. Je suis éveillé par le froid. Je me glisse tout habillé sous les couvertures, mais je ne me rendors plus. Je consulte l’Internet surgelé pour savoir qui est Delphine Coulin. Elle est écrivain et réalisatrice. Sans doute est-elle ici pour son livre « Voir du pays », paru chez Grasset.

A huit heures pile Romain et moi sommes au cinéma Les 400 coups. C’est tout à côté du Kyriad. La salle est plus petite que celle du Rex mais elle est pleine, elle aussi. Présentation par le même monsieur X. Parler d’un film à un public qui, forcément, ne l’a pas encore vu, reste toujours un curieux exercice. Elle se résume en général à trouver des variations sur un message somme toute assez sommaire : « Bonsoir. Je suis là. A tout à l’heure pour les questions. » Mais enfin, on procède toujours de cette manière. C’est l’habitude.

Pendant la projection, nous allons dîner. Cela aussi, c’est l’habitude. Nous retournons à la Brasserie du Théâtre. Delphine Coulin et d’autres membres du comité (je remarque que ce sont toutes des dames mûres, mise à part Bérangère ) sont déjà là, assises à une grande table. Monsieur X se précipite et va s’asseoir à côté de l’écrivain. Les autres s’installent et je me retrouve en bout de table. Cela aussi est une habitude, plus intime celle-là. Quand un groupe s’asseoit à une table, je me retrouve toujours à son bout. Cette fois, ô miracle, Delphine Coulin glisse quelque chose à l’oreille de Monsieur X qui, en retour, s’exclame à voix forte : « Ah bon ? Vous voulez être à côté du réalisateur ? Bon, bon, très bien ! » Delphine Coulin est embarrassée par cette réaction ostentatoire. Son intervention et son embarras me la rendent aussitôt sympathique. De mauvaise grâce, Monsieur X se relève et me laisse la place tout en maugréant quelque chose d’inaudible. La suite du dîner confirmera cette instant sympathy avec Delphine Coulin et ce fut, comme on dit, l’occasion d’une belle rencontre.

Nous retournons ensuite au 400 coups pour un Q&R paisible. Je signe quelques programmes, quelques affiches. On m’offre un magnum de beaujolais, puis je prends congé de monsieur X, de Bérangère et des autres. Nous rentrons à l’hôtel. Il faut se lever tôt demain.

14 novembre 2014, Villefranche-sur Saône. – J’ai à peine le temps d’avaler un café dans la minuscule salle de restauration (anti-conformiste) du Kyriad que Romain vient me chercher. « Une voiture nous attend. » Nous partons plus tôt que prévu. Il y a des embouteillages, paraît-il. Cette fois, ce n’est pas Claude qui nous conduit. C’est une autre dame, une autre bénévole qui lui ressemble fort. En réalité, nous ferons la route très vite et nous arriverons beaucoup trop tôt à la gare de Lyon-Part-Dieu.

Le trajet en voiture fut désagréable. J’étais assis à l’arrière à côté de Delphine Coulin. Heureux de la retrouver, j’aurais aimé bavarder encore un peu avec elle. Hélas, il y avait aussi avec nous Alix Delaporte, réalisatrice du « Dernier coup de marteau ». D’emblée antipathique, elle, pour le coup. Elle monopolisa Delphine tout au long du voyage par des messes basses sur des sujets qui m’échappaient, veillant à les maintenir hors de portée de toute intervention tierce. Alix Delaporte était bien plus coriace que Monsieur X. Romain reprit le train pour Paris. J’attendis celui pour Bruxelles dans un Starbucks, ce qui rimait avec Alix, Rex et même monsieur X – ce qui m’emplit d’aise.

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Vendredi 16 janvier 2015 – La conférence de presse « Unifrance » à Paris. – Paris est une ville où je me rends souvent. J’ y vais pour le travail, pour le plaisir, pour voir des amis et même ma famille – ma sœur y a vécu pendant de nombreuses années. J’ai moi-même habité quelque temps, dans le XVème. Pourtant, chaque fois que j’y retourne, je sais avant d’arriver que je vais devoir résister à un curieux sentiment : celui de n’être rien. C’est une impression fugace qui ne dure parfois que quelques instants. Il arrive qu’elle se prolonge un peu. Elle finit toujours par s’estomper et, la plupart du temps, il faut bien dire que je trouve cette ville magnifique. Mais c’est toujours à Paris que je fais l’expérience – sans doute salutaire – d’être une quantité négligeable, un vivant superflu, un atome de foule dans la foule. Le plus étonnant, c’est que je n’éprouve ce sentiment dans aucune autre « grande ville » du monde. Je ne ressens cela ni à New-York, ni à Rome, ni à Tokyo, ni enfin nulle part ailleurs où il m’est arrivé de séjourner. C’est un phénomène que je ne m’explique pas. (Il faudra que j’en parle à mon psy.)

Cette fois, je suis arrivé trop tôt et je me promène un peu dans le quartier de l’Opéra. Je remarque qu’il n’y a pas de « Charlie » dans les kiosques et que l’affiche du film les « Nouveaux sauvages » de Daian Szifron y côtoie le « Tout est pardonné » de Luz. Le rapprochement est troublant.

Je déjeune seul au Café de la Paix. On m’a placé à une petite table, à côté d’une réunion de Belges comme je les aime. Des vieux Belges. Enfin, ils ne sont pas vraiment tout à côté de moi. Ils sont, disons, à une distance raisonnable. J’apprécie les grands restaurants parisiens où il y a encore de l’espace, où les voisins immédiats ne sont pas à douze centimètres de vos oreilles et où il n’est pas nécessaire de se concentrer pour les maintenir dans l’inexistence – et tenter à toute force de ne pas les entendre. ( Je m’aperçois que ceci a peut-être un vague rapport avec ce que j’écrivais plus haut.) L’un des vieux Belges tient le crachoir : «  Moi, c’est bien simple, je ne bois que du médoc. Si, si, comme je vous le dis. J’ai besoin de mon médoc ! Tous les jours, mon médoc. D’après les scientifiques américains, il paraîtrait que le médoc contient plus de phénol que les autres vins. Le phénol c’est, si vous voulez, un médicament naturel pour rester jeune à ce qui paraîtrait. Voilà pourquoi je ne bois que du médoc. Parfaitement. » L’accent était bien sûr inénarrable. Je me suis demandé sans pouvoir me répondre si ce vieux monsieur racontait naïvement une histoire qu’on lui avait transmise – et à laquelle il croyait, sans voir le lien idiot entre « médoc » et « médicament »-, ou s’il l’inventait sur le champ.

J’entrevois Marco Cherqui qui passe au loin. J’ hésite une seconde à me lever, courir vers lui, sourire : « Ho salut, Marco ! Quelle bonne nouvelle ? » Sympa. Faire le Belge sympa et des bonnes petites blagues. Et puis non. Je suis resté assis. J’ai changé. Je réussis aujourd’hui à brider le Belge en moi. J’ai payé dignement la note avec une Visa Gold, laissé un large pourliche, et je me suis dirigé d’un pas de notaire vers l’hôtel Intercontinental. Au coin de la rue, des policers m’ont arrêté. On ne passait pas. Il fallut attendre un quart d’heure que trois grandes limousines noires aient déposé les stars qu’elles transportaient. Avec les attentats de Charlie, le star system est sur les dents. On le comprend.

Unifrance organise à l’Intercontinental des interviews de réalisateurs par des journalistes étrangers. Cela se fait en collaboration avec les vendeurs internationaux. Film Distribution, qui vend mon film dans le monde, m’y a convié. Les interviews se donnent dans des chambres d’hôtel. Les journalistes se présentent les uns après les autres. Pour Tokyo Fiancée, beaucoup cette fois sont des Italiens et je leur réponds donc en italien.

Avec les Turcs, les interviews se font en anglais. Soudain, après quatres ou cinq interviews, je me rends compte que je réponds à chacun de toute mon âme. A tel point que monte en moi une sorte de nausée. Qu’est-ce qui me prend ? Il faut que je me ressaisisse ! Pourquoi diable suis-je si sincère, si bon enfant ? Si franc ? Pourquoi n’ai-je jamais de stratégie ou d’argument marketing ? C’est comme si je croyais à chaque fois que ma parole sera authentique, que la parole renaîtra à chaque interview. Je n’ai pas tant changé que ça. Ce qu’il conviendrait de dire, je ne l’entrevois qu’au travers d’une sorte de brouillard.

Dès la fin des interviews, je reprends le Thalys. Je n’ai cette fois aucune envie de rester à Paris. Dans le train, je tombe sur Patrick Quinet, le producteur de mon premier long métrage, Bunker Paradise. Par hasard nous sommes assis l’un à côté de l’autre. Nous bavardons bien sûr de cinéma. Patrick est l’une des personnalités les plus avisées du petit monde du cinéma belge. C’est toujours un plaisir de parler avec lui. (D’échanger, comme on dit aujourd’hui.) Un moment, je lui avoue ma déception que la musique de Tokyo Fiancée ne soit même pas nominée aux Magrittes. Il prétend que c’est dû au fait que le film ne soit pas dans le coffret. Peut-être. Enfin, tout cela est bien entendu dérisoire au regard de la période de plomb que nous vivons.

25 janvier 2015 – J’ai voulu voir sur Internet l’appel de Junko Ishido, la mère d’un otage Japonais décapité par l’Etat Islamique. Je clique sur le lien et … « VOUS AVEZ BEAU BIEN BROSSER VOS DENTS, LA PLAQUE DENTAIRE NOCIVE SE METTRA AUX ENDROITS QUE VOUS N’ATTEIGNEZ PAS ! LISTERINE AIDE A ELIMINER LE… » J’ai coupé. C’était bien trop effrayant.

26 janvier 2015 – Je crois que c’est Kundera qui parlait de la disparition de la lecture littéraire des œuvres au profit de l’unique déchiffrement littéral. Dans « La fête de l’insignifiance », il parle aussi d’une ère nouvelle, où les blagues ne seraient plus comprises. Le livre de Houellebecq, « Soumission », est une réussite littéraire  – en plus d’être très drôle. Mais il est mal vu de le dire, mal vu de l’admettre. Il est plutôt conseillé de le nier. Voir par exemple la critique hargneuse de Sylvain Bourmeau et, pire encore, toutes celles de ceux qui démolissent le roman sans (manifestement) l’avoir lu. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. On ne peut aujourd’hui évoquer l’islam que dans la mesure où l’évocation est entourée de mille précautions d’usage, de préalables ouateux, de mises en garde bonistes, de beaucoup de « pas d’amalgame », de beaucoup de « paix et d’amour », et d’incessants « attention à l’islamophobie ! attention à l’islamophobie ! » Et pour être plus sûr encore, mieux vaut ne pas évoquer l’islam du tout.

La peur d’apparaître raciste est devenue si énorme qu’elle a finit par recouvrir la dimension littéraire de toute œuvre d’art. Il n’y a plus que le littéral qui importe. Le littéral, c’est-à-dire ce qui au fond pourrait très bien s’accommoder d’un questionnaire « oui/non/ biffer la mention inutile ». L’œuvre est-elle favorable à l’islam ? L’oeuvre présente-t-elle suffisamment de personnages issus de la diversité ? L’œuvre est elle bien défavorable aux prisons ? L’œuvre met-elle bien en évidence l’exploitation d’une ouvrière par un patron ? Et pas le contraire ? L’œuvre évoque-t-elle en termes positifs les quartiers difficiles ? L’œuvre chante-t-elle bien le vivre-ensemble et le métissage ? L’œuvre dénigre-t-elle bien tout ce qu’il faut dénigrer ? Valorise-t-elle bien tout ce qu’il faut valoriser ? L’œuvre et le dossier de presse qui l’accompagne permettent-ils bien de situer son auteur du bon côté  ? Oui/Non ? Le reste n’a pas d’importance.

« Les Oscars secoués par les polémiques, titrait le Monde, l’autre jour.» « L’Académie des arts et des sciences du cinéma est implicitement accusée de racisme pour avoir négligé le film Selma, un film sur Martin Luther King réalisé par une réalisatrice afro-américaine. » (Le Monde du 23 janvier) Un film sur Martin Luther King, réalisé par une femme, une afro-américaine, et qui n’est pas primé. Impossible. Le film doit être primé, un point c’est tout. S’il est négligé, ce ne peut être que par racisme. What else ? De toute manière, comme disait ma nénènne, avec tout ce qu’il y a dedans, ça ne peut être que bon.

Sur Twitter, les sarcasmes ont fusé, rapporte le Monde : «  Des Oscars tellement blancs qu’on a remis ses chaînes à Django. » Voilà qui est envoyé. Il est souhaitable que dorénavant, chaque grande fête du cinéma soit chaque année l’occasion d’une grande mise en scène de la repentance blanche. Il faut absolument calmer Twitter.

Je crois que le cinéma primé se doit d’obéir à une nécessité de plus en plus impérieuse : celle d’excuser la futilité du cinéma, son impuissance, ses paillettes et, d’une manière plus générale, l’intense business qu’il génère. Pour se racheter, le cinéma primé se doit donc d’aborder des sujets graves, des sujets massus dont on sait toujours par avance ce qu’il faut penser. C’est du cinéma consolatoire.

1er février – Je songe à produire un beau grand film sur l’islamophobie. Un film qui démontrerait par a+b, preuves à l’appui, que les islamistes qui décapitent des otages (ou qui assassinent des gens dans la rue en criant Allahou Akbar), ainsi que les victimes elles-mêmes, sont en réalité des acteurs de série B employés par les services secrets israéliens. On y verrait que les mises en scène de décapitations et d’assassinats vues sur YouTube sont totalement bidons. Les victimes sont toujours bel et bien vivantes. Elles vivent recluses dans des chalets suisses, au fin fond du Costa-Rica. Grassement payées, elles attendent que les choses se tassent un peu avant de rentrer à la maison. En réalité, cette mascarade n’est faite que dans un seul but : alimenter l’islamophobie ambiante. (Le film gagnerait le grand prix Padamalgam du film dérangeant.)

9 février 2015 – Paris. Avant-première de Tokyo Fiancée à l’UGC Les Halles.

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Le 27 février 2013, Pauline et Taichi se sont rencontrés pour la première fois dans un restaurant japonais de Bruxelles. Pauline lui a appris à dire t’es bonne et c’est zarbi. Ce sont les premiers mots qu’il a prononcés en français.

Le 9 février 2015, dans un restaurant des Halles, lors de l’avant-première parisienne, Pauline lui a déconseillé de prendre de l’andouille.

Entre ces deux dates, beaucoup de choses. Et un film.

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10 février 2015 – Au 39, rue Pigalle. Avec Anne-Catherine, Casimir, Eléonore et le chapeau d’On Kawara. No kidding. Vraiment le chapeau d’On Kawara. (On notera que l’artiste avait une tête légèrement plus petite que la mienne.)

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(…)

17 février 2015- Paris. Nous sommes retournés ce soir au restaurant Kyomizu où nous avions fait l’interview avec Amélie. Le maître d’hôtel était toujours aussi charmant. AC lui a demandé où trouver des graines de shiso et il a promis de lui en apporter le lendemain. Elle n’aurait qu’à passer les prendre. Hélas, il semble que ce monsieur quittera bientôt l’établissement. Il a d’autres projets. On le pressait de nous en toucher un mot. Il n’en dira rien. C’est un Japonais.

 18 février 2015. Retour à L’Arpège avec Jean-Bernard (Gros Mangeur), mon informateur pour le film « culinaire ». Passard nous exécute une extraordinaire « suite pour palourdes » en sept temps.

 IMG_4577Chez Alain Passard. Festival de palourdes.

Nous sortons de table plus tôt que la dernière fois. Cette fois, il n’est jamais que cinq heures du soir. Je suis KO et je le serai jusqu’au lendemain. Jean-Bernard, lui, avait comme toujours un autre rendez-vous, ailleurs, à une autre table. Pour ma part je n’avalerai plus rien aujourd’hui. C’est une question d’ entraînement, paraît-il. En sortant, nous nous récitons des passages  de « La règle du jeu », dont nous découvrons qu’il est pour nous l’un des films de notre vie. J’ai aussitôt envie de revoir ce chef d’oeuvre.

Jeudi 19 février- Un petit soleil s’est levé sur Paris. Chaque fois que je viens ici, le point de vue depuis l’appartement sur les Champs et le Grand Palais me ravit.

Paris MatignonIMG_4592Un petit soleil matinal, avenue Matignon.

Petit déj avec AC avant qu’elle ne se rende à son travail, dans le nouvel atelier de Sandro M., rue du Cirque. J’ai rendez-vous à 12h45 avec « Le Film Français » à La Maison Blanche. C’est à côté, au 15 de l’av Montaigne. J’y vais à pied, roulant ma petite valise derrière moi. De là j’irai ensuite à l’Hôtel Westin ; puis je partirai avec Pauline pour l’avant-première de Lille .

Olivier Masset-Depasse est par hasard à ce même rendez-vous. Il y a été convié pour son téléfilm « basque », Sanctuaire, dont on me dit le plus grand bien.

Bonne interview avec Sylvain Devarieux.  Séance de photographies. Portraits individuels et photo de groupe (avec Olivier Masset-Depasse, Denis Menochet et Pascal Demolon.) Denis Menochet jouait avec moi dans Ordinary Man, de Vincent LannooTout a pris du retard. Nous dînons vite, sans avoir le temps de finir. Olivier a son train pour Bruxelles et  j’ai le rendez-vous suivant qui me talonne. Nous nous sauvons par le même taxi.

A l’Hôtel Westin, je rate de peu Amélie qui vient d’y donner une conférence de presse. On me dit qu’elle a été magnifique, ce qui ne m’étonne pas. Elle est toujours magnifique. Je donne deux interviews (la première à Ciné + et l’autre à une journaliste de l’AFP). Pauline est là, dans la cour intérieure fleurie de l’hôtel. Elle répond à d’autres journalistes. Isabelle Duvoisin, l’attachée de presse, me prend à part pour me dire : « Je ne vais pas vous raconter d’histoires. Il y a des journalistes qui n’aiment pas le film. Ils le trouvent (elle hésite) cucul. » Dieu sait pourquoi, j’ai eu le sentiment qu’elle était un peu de leur avis.

Nous partons ensuite en train pour Lille. Moi, Pauline et sa démarche chaloupée de gros bonhomme (« Pom-pom, pom-pom, pom-pom… »), et Romain (d’Eurozoom).

Lille. Hôtel Bellevue. Re-conférence de presse. Cinq journalistes sont là. Ils viennent de voir le film et l’ont aimé. C’est ce qu’ils affirment tout de suite. Hélas, le journaliste de La Voix du Nord, le journal le plus important de la région -me souffle-t-on-, n’est pas resté. Lui n’a pas aimé. Sans doute l’aura-t-il trouvé cucul. Du moins les autres se sont-ils senti libres de rester enthousiastes. C’est énorme, vraiment. Ça m’emplit le cœur de joie et d’espoir (un smiley d’atténuation serait ici idoine) qu’il y ait encore une variété de jugement et de goût au temps de la génuflexion générale pour les mêmes choses.

« Cucul ? C’est parfait. Léger ? Mais je vous en prie, mon cher, vous me faites un compliment. Une carte postale du Japon ? Ah, j’ai voulu faire tout le contraire. Mais si, pour vous, je suis passé à côté de cette intention, je suis désolé du dérangement. »

Nous marchons jusqu’au cinéma. C’est à deux pas. Nous passons devant le Carlton où, me dit-on, la direction a dû prendre des mesures d’interdiction. Trop de gens entraient pour se prendre en selfie dans le lobby de l’hôtel. Ils se prenaient là où avaient déambulé DSK et Dodo la Saumure. Ça les faisaient kiffer, les gens. Maintenant il y a des portes en verre supplémentaires et il faut sonner pour entrer.

La salle du Métropole est comble. Les deux responsables de la séance sont très dynamiques. Pendant la projection, nous allons dîner au Pot Beaujolais, rue de Paris où j’ai pris un excellent pot-au-feu sauce gribiche.

Retour au cinéma. Fin de séance. Une petite moitié de la salle sort. Toujours ce moment délicat où nous nous tenons en bord de scène, attendant que les partants soient partis. Petits sourires forcés, regards ailleurs. (« Tiens, comment est-il le plafond dans cette salle ? ») Une longue conversation très agréable s’engage ensuite avec ceux qui sont restés.

Retour à l’hôtel. Il fait très froid à nouveau. L’ascenseur est en panne. Pauline doit se taper quatre étages à pied. Lille sera sa dernière avant-première. J’ai eu très peur déjà qu’elle ne nous fasse un petit Lillois. Je photographie Lille par la fenêtre de ma chambre. Je sens venir le concept à toute berzingue. Un concept de l’anti-oubli.

A minuit, Caz m’envoie un texto : « Bon anniv’ p’pa. »

Lille IMG_4594Lille, depuis ma chambre du Métropole.

Vendredi 20 février 2015-  Pauline et moi reprenons le train à Lille-Europe. Quel affreux quartier ! Si je me souviens bien, c’est Rem Koolhaas qui l’a conçu. Autrefois j’appréciais beaucoup ce qu’il écrivait.

Retour à Bruxelles. Le trajet n’a pris que 25 minutes. J’ignorais que Lille fût aussi près de Bruxelles. On pourrait franchement venir déjeuner à Lille et rentrer à Bruxelles pour le café. Christophe est venu prendre Pauline à la gare. Ils me déposent chez moi. Solange est là. J’ai faim. Re-petit dèj.

Fatigue. Froid. Pluie froide.

Lu un article dans Le Monde sur les frères Kouachi. Les frères Pois Chiches, comme dirait Philippe Geluck. Toujours la même rengaine, inépuisable : « Une jeunesse française… Qui aurait pu penser… Des bons petits gars… Toujours prêt à rigoler, à déconner… Les autres jeunes l’admiraient… Chérif, il est trop doué pour le foot !… Il voulait devenir célèbre… Par quelle étrange alchimie… etc. »

Retour de Paris d’AC. Je vais la prendre à la gare, à « notre petit coin » de l’avenue Fonsny.

Dimanche 22 février 2015 –  Il y avait bien longtemps, des années, que nous n’avions plus fait la promenade de l’Arboretum en famille. L’Arboretum de Tervuren est l’une des merveilles de Bruxelles.  Je me souviens comme si c’était hier de nos cueillettes de champignons, les crépus,  alors que Casimir marchait à peine. Et puis tant d’autres fois, quand il courait devant nous, disparaissait dans la futaie des talus, jouait seul à se poursuivre et à lutter contre les méchants imaginaires de ses jeux vidéo. Il faisait froid, hélas. Hélas j’ai pris ce froid.

Arboretum IMG_4618Un dimanche de promenade à l’Arboretum.

Lundi 23 février 2015 – Dans le Thalys pour Paris, les gratouillis oto-rhino-laryngo s’installent. Je tente de dormir, de ne pas bouger, de rester chaud et terne. Que la maladie m’oublie.

Avant-première au MK2 Bibliothèque. Eurozoom a dressé une petite table dans le hall. Romain et Anaïs reçoivent les invités. Je suis accueilli par Jérôme (Clavel ?) le très aimable (très accort) directeur de cet énorme cinéma.

Interviews. Avec Jérémie Imbert, d’abord, pour Ciné-Comédie. Puis avec une journaliste de Oui-FM. De bonnes interviews. Enfin, quand je dis « bonnes ». Je remarque que j’ai tendance à trouver que les interviews sont réussies. Lorsque je les lis ensuite dans la presse, ou que je les entends retransmises à la télé ou à la radio, je les trouve  souvent calamiteuses (« Bon sang ! J’ai dit ça ? – Ben oui, vieux, tu l’as dit ! ») Il y a des exceptions, quand même, mais elles sont rares.

J’avais rencontré Jérémie Imbert à l’avant-première des Halles. Il s’était montré très enthousiaste. Il est donc revenu avec une petite équipe pour un long entretien filmée que, pour ma part, j’ai trouvé très intéressant. ( Physiquement, Jérémie ressemble à Brad Mehldau.)

Pauline est là, de plus en plus enceinte. Elle est venue avec Christophe, Célie Valanaire et l’amie de celle-ci (« sa chérie », précise Pauline). Elle aussi a invité François Marthouret, qui est venu.

Au dîner, j’apprends « la polémique » naissante à propos de Sissako et de Timbuktu. Il aura donc fallu attendre l’after des 7 Césars pour qu’il y ait polémique. Dans un article de Nicolas Bau (où Sissako est surnommé le BHL des dunes, ce qui est plutôt drôle) on apprend, paraît-il, que Sissako est (ou était) le conseiller culturel du président mauritanien Aziz. La Mauritanie, ce beau pays d’esclavage et de corruption. Timbuktu (que je n’ai toujours pas vu) en ressort comme une jolie pantalonnade à l’usage du Bobo Occidental. De toute façon, cette polémique n’aura aucun effet. Elle est périmée avant même que de naître. Forcément. Qui la déclencherait sinon des jaloux ?

(…)

Agacé par un tic ravageur du langage parlé en France : le « du coup… » Du coup, tous les trois mots surgit un « du coup… »
Dans le Q&A de ce soir, quelques questions, à nouveau, sur la nudité. A nouveau, c’est une jeune Black genre très cool qui s’interroge sur les plans où les jeunes gens sont nus. Il y a même un plan où on voit tout, insiste-t-elle. « Attention, ça ne me choque pas ! » Mais quand même.

François Marthouret vient nous féliciter, Pauline et moi. « Ça fait du bien de voir un peu de cinéma, nous dit-il. » Pour le coup, c’est lui qui me fait un bien fou. Puis il me propose d’écrire quelque chose pour lui. Il jouerait volontiers dans un film à venir. Célie s’écrie : « Alors là ! C’est vraiment ce qu’un réalisateur peut entendre de mieux, non ? »

Plus tard, à la sortie de la salle, un garçon à l’haleine chargée vient lui aussi m’entreprendre. Il n’a rien de spécial à me dire sauf, lui aussi, cette nudité. « Au Japon ? La nudité ?…  » Ça le travaille, le pauvre. C’est curieux. Je n’avais déjà noté : par touche, ici et là, revient bel et bien une nouvelle pudibonderie. Drôle de pudibonderie qui bien entendu existe en même temps qu’une pornographie déferlante. On parle beaucoup ces temps-ci d’un jeu de télé-réalité « endémolien » où des couples, lâchés sur une île déserte, se font et se défont. Avec cette caractéristique que les couples sont à poil.

A dire vrai, le Q&A du Mk2 ne fut pas très agréable. A plusieurs reprises, j’ai eu l’impression que certains spectateurs étaient déçus de ne pas avoir vu un biopic sur Amélie Nothomb. La communication d’Eurozoom, qui promeut sans cesse « une comédie 100 % Nothomb », et qui n’insiste que là-dessus, n’y est peut-être pas pour rien.

Pauline et Christophe me raccompagne à mon hôtel, le « Mama Shelter », rue de Bagnolet. Une hideur qui aurait été dessinée par Starck. J’ai le rhume qui s’installe, des courbatures. Merde.

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Au « Mama Shelter », une super idée de lampe de chevet

Mardi 24 février 2015 – Grippe sous-jacente. Sauté le petit déj afin de dormir le plus possible dans mon âpre combat contre le virus. Ce n’est pas le moment de faiblir. Le check-out est ici « avant midi ». Je sors de la chambre à 11h55.

Taxi jusqu’à la gare de Lyon. Je vais un peu mieux. Déjeuner seul à « L’Européen », d’oeufs brouillés à la truffe et d’une portion de tarte Tatin flambée. J’irais encore mieux si, à la table à côté, il n’y avait l’inévitable conversation marketing. On ne sait pourquoi ces conversations se tiennent toujours à voix très forte, presqu’en criant. Leurs locuteurs semblent toujours pétris d’une fierté inaltérable. Avec une sorte d’ivresse, ils vocifèrent leur appartenance triomphale au monde des affichages indoor, des analyses de flux entrants, des target cost, des ampleur de gamme, des pics de contact ou des pay what you wanttout en manipulant  leur smartphone comme des maniaques.

TGV Paris-Aix en compagnie de la charmante Alba Fouché d’Eurozoom. Jean ( sans nom ) nous attend à la gare TGV, en rase campagne. Un mistral glacial souffle sur la Provence. Les rafales ont renversé des motos sur le parking. Sur la route bis qu’emprunte Jean pour regagner Aix, surgit tout à coup la Sainte Victoire, magnifique dans la lumière coupante de cette fin d’après-midi. Des souvenirs me reviennent de lointaines vacances d’été, ici, avec mes parents. Nous étions passés rendre visite à Jean-Paul B. et Marie-Claire G. qui louaient une maison sur les hauteurs d’Aix. Nous nous étions promené jusqu’à un cabanon abandonné d’où l’on pouvait voir la Sainte-Victoire. Cézanne venait y peindre, disait Jean-Paul. A l’époque, je ne mettais pas  ce récit en doute. Aujourd’hui, ça nous a fait rigoler quand j’ai raconté l’histoire à Jean. « Il y en a partout par ici des cabanons d’où peignait Cézanne ! » Nous entrions alors dans Aix et nous avons croisé une terrible horreur architecturale, le Casino Partouche. C’est l’un des plus laids bâtiments de France.

Nous passons déposer nos valises à l’hôtel Saint-Christophe. Puis nous nous rendons au cinéma Renoir, sur le cours Mirabeau, à la conférence de presse. Il y a cinq ou six journalistes de la presse écrite qui nous attendent. J’y ferai aussi une interview radio.

Avant d’y aller, j’ai pris un armagnac au bar de l’hôtel. Jamais je ne fais ça. Dieu sait pourquoi j’ai senti que ce pouvait être le remède idoine à mon état enrhumé. Le barman a d’abord longuement passé le grand verre bulle sous l’eau chaude, avant d’y verser l’armagnac. Les vapeurs parfumées qui s’en dégagent alors font comme une inhalation bienfaisante.

Au Renoir, il y a une amie d’Isabelle de Hertoghe que j’aurais rencontrée à Namur, à la première de Baby Balloon. Je n’en ai pas le souvenir. Je mesure toute la force d’Amélie dans ces circonstances. Amélie, elle, se souvient de tout. La dame distribue des badges d’Olivia Hainaut. Elle m’en offre un : « La vie est belge ».

Sauf s’ils le disent, je n’arrive jamais à deviner si les journalistes ont aimé le film. Je remarque que je pose toujours qu’ils ont aimé, puisqu’ils sont là. Je suis d’un bon naturel, au fond. Je reste le petit garçon confiant, trop confiant, que j’étais (paraît-il). En tout cas, l’armagnac me fait vachement du bien.

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Pas si mal

Présentation du film au cinéma Mazarin, où passe le film. La salle est complète. On a refusé du monde ! Nous allons dîner avec Jean, qui part bientôt à la retraite, et son futur remplaçant, Franck. Un homme fin, barbe fine, lunettes à fines montures. Franck nous conseille le thon « à la japonaise » c’est-à-dire mi-cuit, entouré d’une épaisse croûte de graines de sésame. Et en entrée ? Un risotto au roquefort. Tout dans ce restaurant est fait maison, et plutôt excellent.

Le Q&A mené par Jean ne m’a pas laissé beaucoup de souvenirs, sinon que beaucoup de dames étaient enchantées, ravies par le film. Les femmes mûres aiment le film. J’ai donc avec moi LE public des salles de cinéma –du moins est-ce là la conviction de Bouli.

Jean offre un dernier verre au Renoir mais son annonce n’était pas claire. Pratiquement personne n’est venu, sinon quatre dames. Un couple de femmes, une jeune et une âgée, peut-être lesbiennes. Elles sont actrices amateur, si j’ai bien compris. Elles me lancent d’abord des piques désagréables avant de s’adoucir – c’est une manière française. « J’ai bien capté ta connexion avec le Japon mais pas ta connexion avec Amélie, me dit la dame plus agée, en remontant de l’index ses lunettes à montures violettes. Nada.» Je ne trouve rien à répondre, sinon : « Que vous répondre ? » Franck vient à mon secours. Il ne trouve pas, bien au contraire. La dame reprend : « Tu dois savoir que je dis toujours ce que j’pense. J’suis comme ça. Attention, j’ai adoré ton film, hein. » Là-dessus, nous buvons un verre de vin rouge. Une autre petite dame, un peu chauve, tassée, assise sur un tabouret, m’adresse la parole. Elle semble très fatiguée. « Au début, je savais pas trop où tu nous emmenais, là. » Elle est journaliste. Un temps. « Après, oui. »

Retour à l’hôtel. Alba part tôt demain matin, je ne la verrai pas. Elle laissera mon billet Avignon-Bxl à la réception.

IMG_4636Aix par la fenêtre de l’Hôtel Saint-Christophe

Mercredi 25 février 2015 – Aix. Pas encore guéri. Ereinté. Je prends mon petit déjeuner dans un des coins fauteuils-table basse de l’hôtel Saint Christophe. Il est dix heures passées. Je me mets en position « terrier » et je guéris lentement.

Je suis sorti de l’hôtel vers deux heures. J’allais mieux. Il faisait beau et froid. Tout a changé depuis tant d’années que je ne suis venu ici. Le cours est désormais semi-piétonnier. Sans doute est-ce mieux que le capharnaüm d’autrefois. Pourtant, il me semble que le ripolinage touristique a défait l’endroit.

Je n’avais rien à faire. Je suis allé voir Birdman, au Renoir. Au beau milieu du film qui passait en V.O., les sous-titres disparaissent. Flottement dans le public. Certains spectateurs maugréent, quittent la salle. Il faut s’habituer à entendre l’anglais.   A la sortie, le responsable du cinéma donne des places gratuites pour une autre séance. Hélas, je ne serai plus là. Le film est virtuose, les acteurs magnifiques, c’est un  plaisir de cinéma. Cependant, quelque chose me rejette du film. Une intention trop démonstrative, je ne sais pas. C’est comme si Inarritu en faisait toujours un peu trop. Il y a toujours dans son cinéma ces petits mouvements de caméra qui se sentent. Il y a toujours du trop qui embarrasse. Pourquoi montrer le batteur qui fait la musique du film ? La musique est magnifique, uniquement de batterie. Pourquoi fallait-il montrer le batteur ? Par deux fois, d’ailleurs. Comme une apparition ? Je ne comprends pas. Je n’aime pas trop la fin non plus, le regard pirouette de la fille (du héros) vers le ciel.

J’ai attendu l’heure du rendez-vous en buvant un thé bien chaud sur une terrasse du Cours Mirabeau. « Garçon ? Je prendrai un thé bien chaud ! » On aurait dit une vieille emmerdeuse. Le vent était tombé.

IMG_4648Aix, six heures du soir

Le rendez-vous avec Laurent, le responsable du cinéma de Salon-de-Provence, est fixé à 18h00 sur le rond-point près de l’hôtel. Laurent m’emmène en voiture. Comme toujours, on ne se donne que du prénom. – Salut, Jean. Fanck. Laurent. Bernard. Jean. Michel. Salut. Laurent. Bastien. Stefan.

La salle n’est pas pleine. « Non, je vous rassure, quatre-vingt personnes, c’est vraiment très bien pour une première à Salon, me dit Laurent. » Nous dînons dans un restaurant banal, à côté du ciné. « Je vous conseille les oreilles d’éléphant. » Ce sont des lasagnes aux épinards. Ils baignent dans la crème.

Cette fois tous les spectateurs sont restés pour le Q&A. La conversation se prolonge durant une bonne heure et demie. Il y a une excellente ambiance. Les gens ont très envie de parler, de commenter. Laurent distribue des goodies aux intervenants, bondissant d’un bout à l’autre de la salle. Une jolie jeune femme se montre très intéressée. Elle pose beaucoup de questions. Elle recevra le livre,  Otsukaresama deshita ! que je lui dédicace. Elle m’apprend qu’elle vient de participer à un court métrage. C’est pourquoi elle était tellement dedans, me dit-elle en riant Je n’ai pas pu savoir à quel titre elle y participait.

 Laurent me reconduit jusqu’à Avignon, à l’hôtel Amigo, un hôtel désert dans un nouveau quartier désert, en bordure de la nouvelle gare TGV. Dans une ZAF (Zone Atroce de France). Smiley. Il est tard. Plus personne à la réception. Il faut dire que celle-ci ferme dès 18h00 (!) Il faut un code pour entrer, puis un autre code pour ouvrir un petit coffre dans lequel se trouve les clés d’une chambre, la 108, qui m’est destinée. C’est une chambre IKEA-spartiate. Le frigo fait un bruit épouvantable. Je l’éteins illico.

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L’hôtel Amigo, Avignon

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Par la fenêtre de ma chambre, Avignon

Jeudi 26 février 2015 – A pied dans la ZAF déserte jusqu’à la gare, tirant derrière moi ma Samsonite à roulettes. Le désert croît. Le désert urbain. Départ d’Avignon à 10h15. Arrivée à Bruxelles à 15h20.

Samedi 28 février 2015 – Foire du Livre. Je participe à une table ronde /débat/interview (on ne sait trop comment dire, il n’y a pas pas plus de table que de débat) sur un thème du genre écriture et photographie ou écriture et cinéma, je ne sais plus. Nausicaa Dewez m’avait demandé d’y participer. Heureusement, il y a Thomas Gunzig, je m’y sens moins seul. Ensuite j’ai une séance de dédicaces chez Eric Lamiroy. En passant j’entrevois Amélie devant la queue de ses  lecteurs. On se salue de loin. Elle se fait photographier avec le magnum de champagne et l’admirateur (ou était-ce une admiratrice?)  qui vient de le lui offrir. Juliette est là, elle aussi. Elle est plus disponible, nous nous parlons un peu. Elle a beaucoup aimé le film. « C’est une perle ! s’exclame-t-elle ». Les Nothomb sont parfaits.

  Chez Lamiroy, il cette dame qui a écrit une autre fin pour le livre d’Amélie, Une forme de vie. Immobile, le regard fixe, elle est en robe jaune canari, assise devant sa pile de livres. Un peu inquiétante, il faut bien l’avouer.

  Je signe beaucoup d’ Instantanés de Shirley Hicter. Je l’ai préfacé mais c’est drôle quand même de dédicacer une préface. Tout le monde passe par le stand d’Eric. François de Brigode, Eric Russon, Yves Budin, Brice Depasse, Nicolas Buytaers, Richard Ruben, Carlos Vaquera, tant d’autres. Impossible de tous les nommer. Je fais la connaissance de Nathalie Dumont, avec qui je partage une table de signature. La sympathie est immédiate. On rit beaucoup. Elle m’offre son livre, Incertitudes. Eric me dit que Fred est passé hier.

  Tout à coup surgissent des nothombiens ! Myriam, une nothombienne confirmée (je le saurai plus tard), m’a repéré. « Je t’amène du monde, me crie-t-elle !  » Quelques instants plus tard, me voilà entouré d’une nuée de Français turbulents, tous fans d’Amélie. Ils ont organisé un voyage en Belgique à l’occasion de la Foire du Livre. Ils ont peu de temps, me disent-ils, ils ont un programme belge très chargé. Là ils vont faire les cafés de la Grand-Place, puis ils vont à Bruges ensuite à Ostende, que sais-je, sans doute pour déguster des croquettes aux crevettes, etc. etc. En tout cas ils s’amusent comme des petits fous.

Dimanche 1er Mars 2015- On enchaîne, on enchaîne. Le temps de me refaire une petite valise fraîche et me voilà reparti. Départ de Bxl gare du Midi à 16h00. Arrivée à Lyon-Part-Dieu à 20h08.

  Tout à l’heure, au Journal de 13h00 sur TF1, Claire Chazal a parlé de Tokyo Fiancée. Un petit sujet montrait des images du film et Pauline répondant à deux ou trois questions. Aussitôt après, Eurozoom a mis sur Facebook une image de Claire Chazal en photo de couverture.

  A Lyon, Alba m’attendait sur le quai. Nous prenons un taxi jusqu’à un grand restaurant presque vide où nous attendent Didier (sans nom), le directeur de l’UGC Astoria, et Ingrid (sans nom). Ingrid est une dame blonde, réservée et sympathique. C’est elle qui mènera le Q&A. La salle est pleine, me confie Didier. Didier est un homme râblé, direct. Nous parlons un peu cinéma mais soudain il me confie que son truc à lui, c’est plutôt la littérature. Le service du restaurant traîne un peu. Lorsque nous arrivons en courant au cinéma, le film est fini et les gens commencent déjà à sortir. Trop tard pour les inciter à revenir dans la salle où une bonne moitié des spectateurs, quand même, m’ ont attendu. Les échanges sont très chaleureux, cette fois encore. Ingrid pose des questions fines  sur le film. A la fin, elle me remercie pour notre rencontre, avec une émotion sincère qui me touche.

IMG_4659.JPG LyonUGC de Lyon

IMG_4661.JPG LyonPar la fenêtre de l’hôtel Mercure, à Lyon

Lundi 2 mars 2015- Long trajet Lyon-Strasbourg avec Alba.  A Strasbourg, une jeune femme vient nous prendre à la gare. C’est elle qui se chargera d’animer le Q&A, tout à l’heure. Elle nous conduit à pied jusqu’à l’hôtel, laissant la curieuse gare de Strasbourg derrière nous. En réalité, on ne voit plus la gare de Strasbourg qui disparaît aujourd’hui derrière une sorte de grande « véranda », une énorme barre de verre collée semble-t-il à la façade.

  A l’Hôtel Hannong se tient une réunion de la « force de vente » d’une marque de sous-vêtements féminins. De grandes photos de jeunes femmes en soutif et petite culotte nous accueillent à l’entrée.

  Comme nous avons une heure à tuer et que nous sommes dans le centre, je vais visiter la cathédrale où j’allume un cierge. Un cierge sans vœux, un cierge gracieux.

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Strasbourg, la cathédrale

En sortant de la cathédrale, je découvre sur les tourniquets des boutiques de cartes postales la cigolote, une mascotte nouvelle de la ville sans doute. Une mascotte très sympa. Ah, ce qu’on se marre. Ça bouge à Strasbourg.

IMG_4688La cigogne rigolote de Strasbourg

Ensuite je rejoins Alba qui est avec la jeune femme de tout à l’heure et la directrice de l’UGC, dont j’ai oublié le prénom, au restaurant « La tête de lard ». (C’est bien trouvé.) Nous dînons très rapidement, nous avons peu de temps, l’UGC est dans un quartier excentrique, réhabilité récemment. Le soir, le quartier est cependant resté froid et sombre. Le Q&A est agréable. Une dame en chaise roulante intervient plusieurs fois. Elle me retrouvera à la sortie pour m’embrasser.

Mardi 3 mars 2015– Strasbourg-Paris. Nouvelle embrouille de billets au départ. Alba est en première et moi en seconde. Décidément. Embarrassée, elle me file son billet et prend le mien. Je suis Alba. Gare de Lyon. Taxi vers le boulevard Saint-Germain, chez Agnès. Rosa est là, qui m’accueille.

(…)

J’ai à peine le temps de voir Agnès que déjà je repars pour Beauvais. Cette fois j’y vais seul. Personne d’Eurozoom n’est là pour m’accompagner. Métro jusqu’à la gare du Nord. Train TER pour Beauvais. Le train traverse un périurbain parisien que je ne connais pas du tout, d’où sourd je l’avoue une dépression légère.

Le soir est tombé quand j’arrive à Beauvais. Le multiplex où sera projeté le film est situé le long de la voie ferrée. C’est un long hangar brun que l’on aperçoit du train, en arrivant. Un Olivier m’accueille. Toujours les prénoms. Il m’amène dans un petit bureau, au cœur du multiplex, au milieu du hall aux caisses. Il m’offre une coupe de champagne tiède. Le patron fait son entrée. Extraordinaire ! Cet homme est le sosie de Jean Yanne. Très sympathique au demeurant. Puis viennent une petite dame nerveuse et un jeune gay bavard. Ils ont des prénoms que j’oublie instantanément. Le jeune gay s’ écoute parler.

La salle est pleine ou presque. Présentation du film. La dame nerveuse me coupe à des mauvais moments, elle parle trop. Nous allons dîner au « Kiosque », un restaurant devant la gare, dans une sorte de bungalow préfabriqué. Je prends des mignons de porc au maroilles. C’est paraît-il une spécialité de la région. Délicieuse, en effet.

De retour au multiplex, « Jean Yanne » me montre sa belle collection d’affiches de cinéma. Elle est exposée dans les lieux-mêmes. « Tout le monde peut venir la visiter gratuitement, me dit Jean Yanne ». Beaucoup de raretés parmi ces affiches, souvent très restaurées. Le Napoléon d’Abel Gance, magnifique. Une affiche extraordinaire de la Jeanne d’Arc de Bresson, imprimée à l’encre argent. Je n’ai pas tout regardé.

Long Q&A. Reviennent toujours les même questions, j’essaie de varier les réponses pour ne pas m’ennuyer. Encore une fois, l’une d’elle porte sur la nudité. Ces questions-là m’énervent. Je les renvoie au fond du court.

Il est tard quand nous sortons du cinéma. Olivier me ramène à Paris en voiture. Il y a 80 kilomètres, quand même. Le GPS annonce 1h36 de trajet. Je suis fatigué. Nous parlons un peu. Mais quand Olivier me lance que « lui aussi est réalisateur » je suis trop épuisé pour relancer. Je ferme les yeux, je fais semblant de dormir.

Jean-Philippe Delhomme m’a répondu. Nous nous voyons dimanche soir, chez lui, boulevard Saint-Michel. Asako aussi m’a répondu. Je la verrai vendredi.

Je me couche enfin dans le petit lit de Mélusine. La lampe de chevet ne marche pas. L’ampoule a grillé. On ne saisit pas toujours l’importance d’une lampe de chevet. Le malaise qu’il y a à devoir éteindre la lumière, debout, à l’autre bout de la pièce et se diriger ensuite vers le lit dans le noir. D’autant plus quand on ne connaît pas la chambre. Le malaise ensuite de se dire que l’on n’aura pas de lumière à portée de main pendant toute la nuit. Je sens que je n’en dormirai pas. Alors je me relève et je vais dans une autre chambre, celle de Thérèse, emprunter une autre lampe.

(…)

Mercredi 4 mars 2015 – Levé synchro avec Agnès. Nous nous retrouvons en même temps à la cuisine. Je sors acheter des croissants et je remonte la presse. C’est aujourd’hui que le film sort en France. Très bel article sur Tokyo Fiancée dans le Figaro qui lui décerne trois boules bleues. (…)

Départ à Bordeaux. C’est Romain qui m’accompagne, il est passé me prendre en taxi chez Agnès. (Il est venu à ma demande. Il proposait d’abord que je passe au bureau.) A la gare, c’est Pierre ( le directeur de l’UGC Bordeaux) et Guy Arias (un nom !), son vieil ami et factotum qui viennent nous prendre en grosse 4X4 noire. Sur la route de l’hôtel, j’aperçois la cathédrale Saint-André.

  A l’hôtel YNDO, je rencontre Jacques Crousse (encore un nom, quel luxe ! ) qui présentera le film. Il a lu Otsukaresama Deshita, et il a beaucoup aimé ça, dit-il.

Yndo FullSizeRenderConférence de presse dans un salon de l’hôtel Yndo

Romain EZM est très impressionné par l’hôtel. «  Super hôtel. La classe. Le meilleur hôtel de toute la tournée.» La famille Bettencourt l’a loué tout entier pendant trois semaines, le temps du fameux procès. Ça en bouche un coin à tout le monde. Plusieurs personnes me répéteront l’anecdote sans pouvoir cacher l’étrange fierté qu’ils en retirent. « Toute la famille Bettencourt ! Tout l’hôtel ! Tu vois un peu ? » Je ne vois pas trop mais peu importe. La décoration de l’hôtel est un poème de la nouvelle déco éclectique. « Tout a été chiné par la patronne. »

Conférence de presse. Ensuite Guy Arias nous promène en voiture dans la ville avant le dîner dans la ville. Nous passons devant le miroir d’eau et la célèbre librairie Mollat. Dommage que je ne puisse y faire un tour, on m’en a tellement parlé. Dîner au « Bistro du sommelier », ouvert par l’échanson de l’Elysée du temps de Chirac. Un tartare de mer suivi d’un pavé de truite aux champignons. Dès la sortie du restaurant, je ressens un malaise. Quelque chose ne tourne pas rond.

On rejoint le cinéma à pied, mais ça ne passe pas.

Le Q&A m’a semblé plus agressif que d’habitude. Une jeune femme était choquée que la fin du film soit différente de celle du roman. Elle faisait des mines dégoûtées. Encore une question sur la nudité. C’est un jeune mec qui la pose. Je m’énerve. « Ecoutez, ils ont vingt ans, ils font l’amour. Ils découvrent la sensualité. J’aurais peut-être dû les laisser en burkha ? » Ça commence à bien faire. « Oui mais les seins. Vous montrez surtout les seins. » (Un autre intervenant, très jeune lui aussi.) Mais qu’est-ce que c’est que ces questions à la con ? J’ai mal au bide. Foutez-moi la paix. Laissez-moi rentrer à l’hôtel.

Je ne saurai jamais si le coupable fut le tartare de mer. J’en ai l’intuition. Toujours est-il que je passerai une grande partie de la nuit dans les superbes toilettes du superbe hôtel. Un moment, je me suis demandé si Liliane Bettancourt s’était assise sur la même planche que moi. Quelle belle histoire ce serait à raconter !

Jeudi 5 mars 2015- Faiblard sur mes quilles, je descend prendre un petit déjeuner. On me le sert sur une table basse, assis sur un vaste canapé. Il faut que je mange quelque chose, je le sens bien. Je demande un yaourt. « Bien sûr, monsieur, ils sont fait maison ! » Le garçon m’apporte un petit pot de lait caillé pâteux, infect, que je m’efforce d’avaler.

Romain m’envoit un texto : « taxi réservé à 11h30 ». En attendant, je vais me balader dans ce coin de Bordeaux tranquille, dans le quartier de l’église Saint-Eurin, où j’entre me recueillir. Il fait beau, presque chaud. On annonce un week-end de grand beau temps. Le beau temps est le grand désagrément des salles de cinéma. L’ennemi juré du cinéma. D’autant que ce sera le premier souffle du printemps nouveau. Chaque fois qu’un de mes films sort quelque part, il fait beau. Les professionnels du tourisme devraient en tenir compte. En se calant sur la sortie de mes films, ils pourraient offrir une « garantie beau temps » en béton à leurs clients, une assurance « extra satisfait ou remboursé ».

Le trajet Bordeaux-Paris me semble cette fois très long. Juste à côté de nous se sont installés un couple composé d’une dame de la soixantaine bien sonnée, bien boudinée, et un homme de trente ans type aventurier. Ils jacasseront à voix forte pendant les trois-quarts du trajet. Apparemment ils sont riches, du moins elle l’est. Ils parlent « bateau », « destinations », « business ». La vulgarité de leurs échanges est inouïe. Sans cesse reviennent les tics insupportables de la langue cool. Les «  Tout… machin… » et bien sûr les « du coup… ». L’indifférence affectée avec laquelle ils semblent ne pas être du tout indisposés du fait que nous les entendions me sidère. Après un temps, la femme en arrive enfin sur LE motif. Elle est divorcée. On a droit à tous les détails, les infidélités du mari. « Attention, il est revenu. J’ai accepté. On a réessayé, tout machin. Après trois mois, il se tapait de nouveau une pétasse. Du coup je l’ai envoyé chier grave. » « Là, mes amies me présentent des mecs, que des vieux. Non, mais t’imagines ? Des vieux ! Déjà physiquement, je ne pourrais pas. Moi, physiquement, faut que ça colle… »

J’essaie quand même de me concentrer et de travailler sur Le triomphe.

A Paris, passage rapide chez Agnès, puis je me rend à mon rendez-vous au « Très honoré », Marché Saint-Honoré. Jean-Paul, Romain Rousseau et son associé Maxime Delauney, sont là. Nous parlons du « Triomphe ». Comment structurer le projet ; quelle logique de production adopter. Très vite vient l’idée de procéder de la façon que Guillaume Nicloux pour « L’enlèvement de Houellebecq. » S’associer à une télé. Le sortir ensuite en DVD & VOD. Eviter la pesanteur de la distribution classique. A quel festival français se raccrocher ? Angoulême ? Pourquoi pas. « Le Triomphe d’Angoulême » ? En outre Romain a longtemps été l’assistant de Besnéhard. Physiquement, Loic Petitjean devrait s’efforcer de ressembler à Godard. Cela  ira très bien à Jean-Paul. Je le vois d’ici.  Godard mais avec des santiag’s pour paraître plus grand.

Recherche d’un taxi. Il y en a un qui attend à un feu rouge, avant le boulevard. Je cours comme un dératé, je l’attrape de justesse. Retour gare du Montparnasse d’où je repars pour Chartres. On y donne une séance spéciale. Dans le taxi, j’ai un léger malaise. J’en fais trop. Et puis, il me revient que j’étais encore bien faible ce matin après ma nuit entérique.

Nous faisons une heure de TER sinistre, avec Romain EZM. Une certaine Olivia (charmante) vient nous prendre à la gare. Nous allons à pied jusqu’au cinéma. On voit la cathédrale illuminée, en passant. Dîner rapide dans une crêperie. Je préfère ça au faux japonais qu’il y a à côté du ciné. Le SAKOURA (sic). J’espère que la crêpe montagnarde passera après mes ennuis bordelais. Elle passe.

La salle n’est pas comble : 80 personnes. Mais cette fois encore, Olivia nous assure que c’est exceptionnel pour une séance de ce genre. Cette fois encore, tout le monde est resté pour un long Q&A. Et cette fois, il y a de vrais passionnés dans la salle. Romain lui-même interviendra pour répondre à de nombreuses questions sur la distribution. Je fais aussi la connaissance de Dominique Dubuisson, un passionné du Japon. D’entrée de jeu, il me demande si c’est en référence à Ozu qu’Amélie étudie le kanji « mu » (le néant) dans son bain ! A la sortie, nous nous échangeons nos adresse. Je lui enverrai Otsukaresama. Un libraire de Chartres a dressé un étal et il vend des livres d’Amélie Nothomb. Beaucoup de spectateurs me demandent de les leur dédicacer. Qu’Amélie ici me pardonne. Du moins les dédicaces étaient-elles clairement usurpatrices.

Nous rentrons à Paris en voiture avec Olivia, qui me dépose du côté de la place d’Italie. Là encore je saute de justesse dans un taxi qui passe dans ce quartier, désert à cette heure tardive.

Au lit, enfin. Il est deux heures trente.

Vendredi 6 mars 2015- Eveillé  tôt. Petit déj avec Agnès et EvCh. Ensuite courrier et lecture. Je pique un peu du nez. Je suis lessivé. Une bonne nouvelle, cependant : je reçois par mail le lien vers Ciné Comédie et l’interview de Jérémie Imbert. Elle est très bien ! Le sujet est bien monté, les extraits qu’Eléonore a envoyés tombent à pic. Du beau travail. Le résultat est, pour une fois, très agréable a regarder – y compris pour moi. (En général, je ne regarde pas mes propres interviews.)

RV avec Asako au Select. Un curieux couple s’installe à côté de nous. Tout à coup l’homme se met à rire bêtement, très fort et très longuement. Si j’ai bien compris, ce sont les bâtonnets de carottes servis en amuse-bouche qu’il trouve mous. Son rire stupide enfle. Ça devient de plus en plus bizarre, presque fou. Nous filons. Puis dîner délicieux au bar du Toyo – qui mériterait une étoile. (Il faudra que j’en parle à Jean-Bernard). Asako me raconte des histoires adorables de son enfance franco-japonaise.

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Lu ceci sur le blog de Fromage Plus. Ça date de novembre 2014, je crois.

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« Au Palais de Tokyo, un artiste va chercher une aiguille dans une botte de foin. Chercher, vraiment, une aiguille dans une botte de foin: voici la nouvelle performance artistique de l’Italien Sven Sachsalber au Palais de Tokyo. »

L’auteur du blog commente :  « En 2015, il poussera une vieille dame dans un dispositif végétal composé d’orties. En 2016, il poussera plus loin la provocation en vidant une baignoire par la fenêtre du 18ème étage, avec le bébé qui s’y trouvait. Après cet acte controversé, il œuvrera à sa rédemption en 2017 : en résidence dans une maternité pendant un an, il disposera des cuillères en argent dans la bouche de chacun des nouveaux-nés. En 2018, il déposera un permis de construire pour édifier un château en Espagne. En 2019, il prendra un virage vers le body art extrême en se faisant opérer des yeux pour les avoir plus gros que son ventre. En 2020, il ouvrira un restaurant expérimental enterré à une profondeur de six pieds où l’on pourra manger des pissenlits par la racine. »

Parmi les interventions des internautes, il y a ces deux-ci que je trouve poilantes :

« Moi j’attend le moment ou il remuera -réellement- le couteau dans la plaie. Ou bien celui ou il paiera ses courses chez Fauchon avec la peau de ses fesses. Qu’on rigole un peu. »

« Il reste à découvrir l’œuvre d’un artiste qui osera enfin enfoncer des portes ouvertes. Quel happening ce sera ! »

Et voici l’artiste découvrant l’aiguille après 17heures et 45 minutes de recherche. Savourons ensemble, mes frères, ce beau visage intelligent.

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Samedi 21 mars 2015 – Bruxelles.

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La vraie vie, un 21 mars

Dimanche 22 mars- Je me suis mis plus sérieusement à Instagram. Sophie-Anne Delhomme m’a confié que Jean-Philippe y passait un temps considérable. Sans doute dès lors l’y rencontrerai-je. Ce sera une manière ultramoderne de se rencontrer par hasard, en se promenant. Au square Instagram.

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J’essaie de retenir ce que je bois

 Mercredi 25 mars 2015 – Prélevé sur le Net. Une pub pour un Writing Center à Boston.

Writing_Center_group13_4583« Oh my God ! I’ve just written something sooo good ! »

 

Jeudi 26 mars 2015 – AC rentre d’Espagne. Je vais la prendre à l’aéroport. Son avion atterrit à 13h05. Je la cueille pile à 13h25, au moment où elle sort de l’aérogare. Ici, à Zaventem, c’est toute une histoire de venir prendre quelqu’un à sa descente d’avion. Il n’y a pas d’endroit où il est permis d’attendre, sinon dans des parkings éloignés, sinistres et payants. On a mis une technique au point, avec AC, de se retrouver aux « départs » (plutôt qu’aux « arrivées »), au bout de l’aire « kiss & go », à l’heure où l’on estime que l’autre aura récupéré son bagage et se sera rendu à ce point de rendez-vous. Ça ne marche pas toujours, loin s’en faut. Du moins sur l’aire « kiss & go » trouve-t-on parfois en emplacement où attendre quelques minutes, pour peu qu’un gendarme revêche ne vienne vous en déloger. Je sais bien que, en soi, le sujet de prendre quelqu’un à l’aéroport n’est pas très intéressant. Et pourtant il fait partie des préoccupations, ruminations, délibérations intimes, mises en pratique et petites anxiétés qui font la chair de mes jours  – et peut-être en va-t-il de même pour certains de mes contemporains. Il me semble que ces tracas occupent une partie énorme de notre temps. Autrefois, l’homme passait beaucoup de temps à la chasse et à la cueillette. Aujourd’hui, il met en œuvre des stratégies complexes pour accueillir un voyageur à l’aéroport.

Dimanche 29 mars 2015 – Temps infect. Réconfortant puisque le film est toujours à l’affiche (Ici, bien sûr, un smiley).

IMG_4791 - copieLa vraie vie, un 29 mars. (Curieux s’abtenir.)

 

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L’art est dans la rue. (« Je le disais encore hier ! »)

14 avril 2015- Voilà enfin une vraie bonne nouvelle. Une nouvelle bouleversante, importante, capitale même. Le festival de Cannes s’ouvre cette année avec un film dirigé par une femme (le premier depuis 1987). Cela devrait nous consoler du tas de mauvaises nouvelles qui nous accablent ces temps-ci. Non, mille fois non, messieurs-dames les pisse-vinaigre : il ne faut pas toujours voir tout en noir. Voilà une nouvelle qui nous donne une vraie raison, une raison objective, d’être optimiste. Le progrès est en route. Un monde meilleur s’annonce. Certaines de mes « connaissances » (ils ne sont pas mes amis) s’étonnent (font mine de s’étonner) que l’on discrimine ainsi hommes et femmes , alors que nous sommes à l’ère du mariage pour tous. Ils me font rire. Comme s’ils ignoraient que l’injustice dure depuis des siècles ! Comme s’ils ne savaient pas qu’il faudra des siècles et des siècles de dédommagement avant qu’elle ne soit épongée. En vérité, la vraie justice vraie, une justice réellement égalitaire, serait que le festival de Cannes s’ouvre dorénavant, pendant un siècle au moins et chaque année, par un film de femme. Puis, pendant un autre siècle, le festival s’ouvrirait par un film de trans. Un autre siècle serait consacré aux films de bi. Puis un autre siècle encore aux films de femmes de couleur. Car il ne vous aura pas échappé (du moins je l’espère) que le film de cette année est un film de femme, d’accord, mais un film de femme blanche ! On est encore très loin du compte ! Puis viendraient les siècles des femmes de couleur lesbiennes, trans, bi, etc. Vers l’an 3015, après cette très imparfaite réparation, nous pourrions alors peut-être envisager d’en revenir à tout le monde, y compris les hommes, pour peu que d’autres injustices ne sortent de l’ombre, ne sourdent de ce Mal obscur qui nous tricote depuis l’aube de l’humanité, ne suintent de cet inconscient ignoble où des tas d’inégalités, encore ignorées de nous-mêmes, restent encore tapies.

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Samedi 11 juillet 2015 – Casimir en concert au Canaries, avec Charnett Muffett, Stanley Jordan et Jeff Tain Watts.11665761_10153474402044222_5777086908138231434_n20326_10153474402339222_5483429584486528989_n11737850_10153474402189222_5700075540170482702_n

 

Mardi 14 juillet 2015 – Retourné le décodeur et sa zapette chez VOO, chaussée d’Alsemberg. Je passe beaucoup de temps à me débarrasser des encombrants de ma vie, ces jours-ci. Je fais du cost killing. (Il y avait un mot de franglais pour désigner l’activité qui consiste à réduire les coûts fixes ; je ne le savais pas jusqu’à hier. Tout comme je viens d’apprendre qu’une petite sieste après le déjeuner est une power nap.)

 

Gil Jourdan IMG_5965Repérages. Un coin « Gil Jourdan » à Bruxelles

 

Gianni IMG_5970Mes endroits, mes tanières. Le glacier « Gianni » à Saint-Gilles.  (J’aime la photographie de la Vespa, en haut à gauche.)

30 juillet 2015. Assisi.

 IMG_6529San Fancesco. Toilettes publiques sous surveillance. (Il y a vraiment des caméras dans les toilettes.)

 

30 juillet 2015. Entre Assisi et Siena.

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IMG_6538« Nounours blessés »#stationserviceshop #PascalBernier#autopista#Italia